Rencontre avec le journaliste scientifique Charles C. Mann

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Rencontre avec le journaliste scientifique Charles C. Mann

Quelles mesures concrètes pouvons-nous prendre pour lutter contre le changement climatique? Il n’existe pas de réponse toute faite à cette question. En effet, nous entendons souvent des opinions différentes, voire contradictoires. L’auteur de best-sellers Charles Mann distingue deux tendances: chaque expert climatique est soit un ‘prophète’, soit un ‘sorcier’. “Un débat constructif entre ces deux extrêmes est nécessaire afin de garder notre planète viable.”

“La Belgique peut certainement jouer un rôle dans la transition climatique”

Le journaliste scientifique Charles C. Mann s’est rendu en Belgique à l’invitation du Département de l’Environnement du gouvernement flamand, The Shift, Bond Beter Leefmilieu et Oikos. À cette occasion, il a présenté son nouveau livre: The Wizard and the Prophet. Sa présentation a été suivie d’un débat avec Christiane Malcorps, country manager Belgium chez Solvay, et Mathias Bienstman, policy coordinator chez Bond Beter Leefmilieu. La conférence a fait salle comble, mais nous avons heureusement réussi à obtenir une interview avec l’auteur.

Quelle est la différence entre le ‘sorcier’ et le ‘prophète’?

“Les sorciers trouvent leur salut dans l’innovation et la créativité. Selon eux, chaque problème climatique peut être résolu en forçant les progrès technologiques ou en trouvant des solutions ingénieuses. De leur côté, les prophètes prédisent un désastre si nous ne respectons pas les limites de notre terre. Nous devons donc limiter notre production et consommation afin de lutter contre le changement climatique. Ainsi, l’idée de l’économie circulaire s’inscrit parfaitement dans cette philosophie.”

Comment ces stéréotypes peuvent-ils être utile au débat climatique?

“Ce sont évidemment des symboles, mais j’ai développé ces métaphores pour expliquer la philosophie derrière le discours des prophètes et des sorciers. Identifier ce qui les motive les aidera à mieux se comprendre. De cette façon, ils comprendront aussi qu’ils ont plus en commun qu’ils ne le pensent: après tout, les sorciers et les prophètes sont tout autant préoccupés par le climat. Cette prise de conscience conduit au respect mutuel, ce qui est crucial dans tout débat.”

“Le débat climatique bénéficie d’ailleurs largement de réseaux tels que The Shift, où souvent les sorciers et les prophètes se rencontrent. The Shift peut encourager ses membres à réfléchir à quel camp ils appartiennent. S’ils sont pleinement conscients que tout le monde n’adhère pas à la même philosophie, ils s’écouteront plus souvent et – qui sait – peut-être même se rapprocheront ils l’un de l’autre. Il n’est nullement question de nier leurs propres valeurs. Au contraire, ceci leur permettra de chercher ensemble des solutions mutuellement acceptables. Dans la Silicon Valley, on entend souvent: expand the space of possibilities.”

Quelle tendance domine à l’heure actuelle?

“C’est souvent la mentalité des sorciers qui domine dans le monde politique. Les hommes politiques sont en faveur des sorciers parce qu’ils préconisent le maintien du statu-quo. Or, la situation est plus complexe que cela. Et les prophètes, qui ont une vision plus radicale, occupent une place prépondérante au sein de la population. Ce qui explique les marches pour le climat. Les politiciens mettent en avant les mesures recommandées par les sorciers, alors que la population croit davantage les prophètes.”

Qui, pensez-vous, l’emportera?

“Je ne peux pas m’exprimer à ce sujet. Mais ces dernières années je remarque une augmentation de prophètes par rapport aux sorciers en ce qui concerne le changement climatique.”

Dans votre présentation vous faites quelques recommandations pour notre pays. Pouvez-vous nous en donner un aperçu?

“Il y a beaucoup de choses à réaliser en ce qui concerne vos objectifs climatiques. Mais la Belgique est un tout petit pays. Pour être franc :  peu importe ce que vous faites pour réduire vos émissions. Ce qui compte, c’est votre impact à l’étranger. J’aime bien utiliser l’exemple de l’Energiewende allemand. Cette révolution, qui a entraîné une réduction drastique du coût des panneaux solaires, s’est fait ressentir bien au-delà de l’Europe. La Belgique devrait donc jouer un rôle moteur et développer des solutions exportables vers la Chines et l’Inde, où la réduction des émissions des gaz à effet de serre a un impact majeur sur le changement climatique.”

De quelles solutions concrètes s’agit-il?

“Par exemple, une percée technologique dans le big grid qui relie toutes les lignes à haute tension en Europe. Il n’est par exemple pas encore possible de transporter l’électricité de manière stable et rapide d’Espagne en Pologne. De plus, ces lignes ne sont pas encore interconnectées. Cependant, j’ai appris aujourd’hui que la Belgique possède le plus grand nombre de connections de transmission à haute tension. Une occasion unique dont il faut profiter pour parvenir à une solution.”

“Il existe d’autres enjeux énergétiques pour lesquelles la Belgique peut jouer un rôle majeur, par exemple dans le domaine du stockage de l’énergie. Vous disposez de suffisamment de potentiel pour développer ces technologies : le capital nécessaire, le savoir et le soutient politique.”

Vous vous considérez comme un prophète ou un sorcier?

“Je ne peux pas dire si je suis l’un ou l’autre. En tant que journaliste, je préfère rester neutre. C’est mon job d’observer, pas d’indiquer ce qui est bien ou mal.”

Le sorcier ultime et le père de tous les prophètes

Dans son livre, Charles Mann présente Norman Borlaug comme le sorcier ultime et William Vogt comme le père de tous les prophètes.

“Norman Borlaug, le fondateur de la révolution agricole verte, est le sorcier incarné. Cet agronome, actif des années 50 jusqu’aux années 80, a servi de brillant exemple à plusieurs générations de scientifiques. L’Américain a mis au point des cultures de blé à rendement plus élevé et plus résistantes aux maladies. Plus largement, il a veillé à ce que la faim soit éradiquée dans des pays comme le Mexique, l’Inde et le Pakistan.”

“Mais l’industrialisation de l’agriculture avait également des inconvénients. Ainsi, l’utilisation accrue d’engrais a eu des conséquences majeures sur le sol et les eaux souterraines. Elle a aussi provoqué une importante migration vers les villes. En réaction, des gens de partout dans le monde ont créé des mouvements écologistes. Le prophète de ces mouvements est jusqu’à ce jour William Vogt. Dans son livre Road to Survival publié en 1948, l’écologiste et ornithologue américain prédisait que la croissance économique et démographique débridée hypothéquerait notre avenir et celui de la nature. Vogt nous mettait en garde contre les famines, les guerres, les épidémies et les désastres naturels. Lors de sa publication, le livre a suscité des polémiques. Nombre d’activistes du climat, tel que Al Gore, ont utilisé Road to Survival comme source d’inspiration.”

Photo: Michael Lionstar