Tomas Wyns: "Vivre différemment ne signifie pas un retour à la préhistoire"

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Tomas Wyns: "Vivre différemment ne signifie pas un retour à la préhistoire"

Ces derniers mois, pas moins de 267.617 citoyens belges ont signé la pétition "Sign for my Future". Ils donnent ainsi aux prochains gouvernements le mandat de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour maintenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2 degrés et rendre la Belgique neutre en carbone d'ici 2050. Cela signifie-t-il que nous devons abandonner notre mode de vie actuel ? "Je sens la nervosité qu’il y a autour de cette idée", a déclaré le climatologue Tomas Wyns, qui a co-rédigé une feuille de route pour nos décideurs politiques.

À l'approche des élections, quatre cents dirigeants belges d'entreprise, universitaires et présidents d'organisations de la société civile ont lancé la campagne pour le climat Sign for my Future. Ce faisant, ils ont appelé les prochains gouvernements à élaborer une politique et un plan d’investissement à long terme. Les initiateurs de la campagne ont non seulement remis 267.617 signatures à nos politiciens, mais également une feuille de route préparée par des experts indépendants. Tomas Wyns, chercheur à la VUB et à l'Institut d'Etudes Européennes : “Nous y décrivons des mesures concrètes pour rendre la Belgique climatiquement neutre à l'horizon 2050. La feuille de route est basée sur des études internationales et nos propres recherches scientifiques.”

Quelques jours auparavant, le groupe de travail sur le climat, présidé par le Bouwmeester Leo Van Broeck et le climatologue Jean-Pascal Van Ypersele, avait publié son rapport. Wyns a également contribué à ce document ; “Le rapport sur le climat pointe différents aspects ; il accorde par exemple une grande attention à la biodiversité. La feuille de route, quant à elle, met l'accent sur la transition : où voulons-nous être en 2040 et 2050 et sur quoi faut-il donc se concentrer dès maintenant ? Nous voulons apporter plus de structure aux décisions politiques et les mettre dans un cadre plus large.”

Penser la transition

Sign for my Future a consciemment opté pour cette approche. Wyns : “Avec la feuille de route, nous voulons encourager les décideurs politiques à prendre des décisions plus réfléchies et plus réalistes, faisant partie d'une transition plus large. C'est aussi un moyen d'impliquer la population. Il ne faut, par exemple, pas dire que vous souhaitez introduire une redevance kilométrique car les voitures sont nocives pour l'environnement. Mais plutôt dire que l'électrification imminente des voitures impliquera une diminution des accises sur le carburant. Et que cette perte doit être anticipée en optant pour un système fiscal différent et meilleur. Celui-ci devra prendre en compte par exemple l’heure à laquelle on utilise sa voiture et le type de motorisation. L’adhésion sera en effet beaucoup plus importante si l’on présente les décisions dans un contexte plus large.”

Gilets Jaunes

Mais, suite aux élections, il est malheureusement évident que tout le monde n’est pas prêt à vivre différemment. Comment les décideurs peuvent-ils également convaincre ces personnes ? “Je ressens de l'inquiétude lorsque l’on parle de “vivre différemment”. D'accord, notre société sera complètement différente en 2050. Mais cela ne signifie pas que nous devrons perdre en qualité de vie ; nous n'allons pas vivre dans des grottes et grignoter une carotte biologique à la lueur d'une bougie.”

À quoi ressemble l'avenir ? “Nous pourrons toujours apprécier un morceau de viande ou un aliment à base de protéines végétales ayant un goût presque identique à celui de la viande et, qui sait, il pourra même y avoir de la viande cultivée dans nos assiettes. Nous continuerons d’utiliser du plastique et de l'acier, mais de manière circulaire. Nous n'aurons peut-être plus à acheter de machines à laver à l'avenir, mais paierons leur utilisation par lavage. Un tel système incite les producteurs à prolonger la durée de vie de leurs produits. Les voitures ne disparaîtront pas complètement des rues, mais leur utilisation sera découragée ; il faudra alors moderniser les transports en commun. Il faut pouvoir en effet offrir une bonne alternative si l’on veut éviter des manifestations telles que celles des gilets jaunes.”

Émissions à l’étranger

La feuille de route appelle également à prendre davantage en compte les émissions provoquées “à l’étranger”. Wyns : “Nous ne facturons que les émissions que nous émettons sur notre propre territoire. Cela pourrait, par exemple, nous amener à fermer des usines polluantes ici, tout en important davantage de produits. Notre empreinte actuelle pour les biens de consommation importés hors d'Europe est déjà supérieure de plusieurs dizaines de pourcents à celle de la production belge.”

Pour le moment, peu de pays prennent en compte ces émissions, même si l'indignation grandit parmi la population. Aux Pays-Bas, par exemple, on a récemment révélé que le pays, en important massivement du soja, cofinançait la déforestation de la forêt tropicale. Que ce soit pour la culture du soja ou de l’huile de palme, des millions d’hectares de forêts doivent en effet être abattus. “Dans notre feuille de route, nous proposons des mesures concrètes qui devraient réduire nos émissions à l’étranger. Par exemple, en diminuant le bétail, nous devrons introduire moins de soja. En nous concentrant sur l'économie circulaire, nous devenons également moins dépendants des matières premières importées.”

La Belgique précurseur

Sommes-nous encore au début de la transition ? “Non, elle a déjà commencé. Les voitures, vélos et scooters électriques se vendent comme des petits pains et les voitures partagées ainsi que des services comme Uber gagnent en popularité. Mais nous ne sommes nulle part en aménagement du territoire ; l’urbanisation en ruban doit être revue. Notre industrie doit également continuer ses efforts. Néanmoins, nous avons beaucoup d’atouts en Belgique, notamment en termes de R&D et processus d’innovations, pour lesquels nous sommes reconnus au-delà des frontières. Mais ces innovations doivent encore être appliquées à grande échelle et notre industrie devenir précurseur dans ce domaine.”

Depuis sa diffusion, les premières réactions à la feuille de route sont arrivées : “J'ai surtout entendu les réactions positives de la part des mouvements écologistes, d'universitaires et des industriels. Parfois, ils ne sont pas tout à fait d'accord avec les conclusions, mais trouvent que c'est un bon point de départ pour les décideurs.”